jeudi, mars 12, 2015

Les rats de Poulbriel

Les carrières de Saint-Gué, théâtre de nos aventures multiples, ont, comme tant de choses, elles aussi, disparues, comblées par des remblais. « Pep tra a dremen gant an amzer ! » Enfant, je me rappelle qu'elles étaient encore exploitées pour leur granit. De temps à autre les carriers faisaient le tour du quartier pour demander aux habitants de s’enfermer chez eux et de fermer les volets des maisons car ils allaient procéder à un dynamitage de la roche. Après les sourdes explosions il arrivait parfois que des cailloux tombent sur les toits voisins en brisant sans doute quelques ardoises. Par la suite ces exploitations furent abandonnées. Il faut dire que les habitations se multipliant aux alentours, il aurait été inévitable qu’un jour se produise un accident. En hiver les carrières se remplissaient d’une abondante eau de pluie sur laquelle nous faisions voguer nos petits bateaux plus aisément que sur l'inabordable océan hivernal. Lorsque le gel emprisonnait la surface d'une épaisse couche de glace nous disposions d'une fragile patinoire éphémère sur laquelle nos pas aventureux nous entraînaient au centre de la croûte dangereusement craquante. Personne ne passa jamais à l'eau mais nous n'étions pas fiers lorsque soudain la glace se craquelait en résonnant sous nos pieds. On revenait prudemment vers le bord en serrant les fesses. Au printemps, alors que les eaux commençaient lentement à baisser, toutes les grenouilles du secteur s’y donnait rendez-vous pour copuler et pondre leurs œufs innombrables. Aux premiers beaux jours, en cargant nos bottes nous pêchions de jolis têtards noirs qui achevaient leur courte vie dans des bocaux de confiture. Ces carrières servaient aussi de dépotoir ; chacun venait y balancer tout ce dont il voulait se débarrasser sans attendre les services de la voirie municipale encore bredouillante. Vieux meubles rongés par les vers, fourneaux de fonte antédiluviens abandonnés au profit d’une gazinière moderne, carcasses de mobylettes, pneus usés jusqu’à la corde, paquets de journaux et de revues hors d’âge, seaux de peinture vides tout encrassés, emballages de plastique, vieilles straken kozh et antiques vélos rongés de rouille, gravas de toute nature… De temps à autre une personne du quartier prenait l’initiative de faire un grand feu avec tout ce fourbi au fond de la carrière. Dar ma soñj, les pratiques n’étaient pas encore à l’écologie ! Elles l’étaient si peu d’ailleurs que les dépotoirs sauvages ou vaguement aménagés par une plate-forme cerclée d'un muret de pierres ponctuaient toute la côte nord de Saint-Guénolé. Du côté du Stouic, entre le Viben et Poulbriel on en comptait plusieurs dont le plus important, celui de Poulbriel, était bâti pour que les camions de la voirie puissent y déverser commodément toute leur cargaison de kaoc'h fall dans la mer. Où y'a d'la gêne y'a pas d'plaisir ! Le fond de l’anse rocheuse était souillé d’innombrables déchets, bio-dégradables pour certains ou terriblement polluants pour d'autres qui s’accumulaient sur place ou s’en allaient au loin, portés par le courant et la houle. De toute façon, à quoi bon se retenir n’est-ce pas, les grosses tempêtes d'hiver, karchers jupitériens, y faisaient le ménage par le vide … Nous venions parfois à Poulbriel chasser les rats au lance-pierre lorsque les retraités du quartier en mal de divertissement s’amusaient à leur donner la chasse avec leurs petits chiens ratiers, braillards vindicatifs au poil hirsute noir et blanc. Les répugnants rats gris, presque aussi gros que des lapins de garenne, s’enfuyaient de tous côtés, poursuivis par les cabots, canardés par nos galets. Un rat chiqué par une mâchoire ou dégommé par une pierre déclenchait des rires de satisfaction. Ah yeille yeille ! Du berr amzer quoi ! Comment voulez-vous après ça ne pas passer pour des sauvages aux yeux des touristes parisiens venus digérer le long des rochers après s'être remplis la panse chez Dondonne ? Ah c'est sûr, on n'avait pas trop la même façon de voir les choses ! Le dépotoir où les bouchers du quartier jetaient les entrailles et le reste des carcasses attirait aussi les goélands voraces et les poissons, les premiers par-dessus, les seconds par-dessous. L’anse bien nommée (Poulbriel signifie l' « anse aux maquereaux ») était réputée pour les pêches fructueuses que l'on pratiquait à la ligne de fond, au bouchon ou à la mitraillette. Pichou-glas, vieilles, lieux, maquereaux, aiguillettes s’y attrapaient en abondance, et tant pis si à deux pas de là ça n’était pas vraiment nickel-nickel et si ça chlinguait un peu … A travers la consommation de notre pêche je ne sais pas trop ce que nous avons pu avaler indirectement comme cochonnerie mais si c'est rentré d'un côté ça a dû sortir de l'autre sans doute parce que personne n'en a jamais été malade. Ou ceux qui l'ont été sont enterrés depuis longtemps ...

jeudi, février 26, 2015

En colo au Thillot en 1972 - Le passage du Tour de France

Cette année-là le tour de France passe dans les Vosges et la 17ème étape se termine en haut du Ballon d'Alsace. Il a été décidé que nous assisterions à l'événement sportif avec tous les enfants. Le matin après un solide petit-déjeuner nous quittons la colo à 9h30, les grands devant, les moyens ensuite, les petits derrière. Nous cheminons ainsi pendant plusieurs kilomètres sur le bas-côté de la route avant de trouver dans les premiers lacets une vaste prairie où les quatre-vingt dix enfants peuvent s'installer. Pour réduire le trajet, Jean Normand, le directeur, et Guittou Magadur, l'infirmière (ou plutôt l'assistante sanitaire comme on dit maintenant) font des allers-retours avec des cargaisons d'enfants dans leurs voitures. Les petits d'abord, les moyens ensuite, les grands pour finir. On peut imaginer combien ceux-ci ont râlé de devoir marcher plus que les autres ! Au bout de sept kilomètres nous arrivons enfin à Saint-Maurice-sur-Moselle d'où monte la route vers le sommet du Ballon d'Alsace. Le ciel est très gris, menaçant, et la pluie se met à tomber dès la fin de la matinée. Indifférents aux averses qui se déversent d'instant en instant sur nos têtes, nous suivons plein d'un enthousiasme bêtasse la caravane publicitaire d'où sont lancés vers les spectateurs des quantités de casquettes, de petits drapeaux de papier, de jouets publicitaires qui font la joie des enfants. Des motards de la police, debout sur leur engin montent ainsi la côte sans tenir le guidon de la moto. De quoi en inspirer plus d'un à tenter l'exercice sur son vélo dans la descente du ménez à Saint-Guénolé. De nombreux cyclistes amateurs qui s'essayent à l'effort des professionnels effectuent une partie de l'étape en se mêlant à la caravane. Devant les efforts qu'ils déploient pour gravir "en danseuse" les lacets étroits, nous croyons avoir bien choisi notre emplacement car nous pourrons ainsi reconnaître les différents champions, contraints par le pourcentage de pente à gravir le Ballon d'Alsace à allure réduite. Après le pique-nique que Jean Normand nous a amené dans sa célèbre 404 verte, l'excitation monte chez les spectateurs, les voitures de presse et les voitures officielles du tour roulent de plus en plus serrées. Bientôt nous entendons les haut-parleurs qui annoncent le passage imminent des coureurs. Soudain, précédés par des motards, les premiers échappés débouchent du virage en épingle que nous dominons. Tous les spectateurs, pressés sur le bord de la chaussée ou dressés sur le haut talus, applaudissent et encouragent les champions. A peine ont-ils disparus plus haut que voilà le peloton qui arrive avec en son sein Eddy Merckx (qui sera le vainqueur de ce tour), Bernard Thévenet (qui sera le vainqueur de cette étape), Luis Ocaña, et d'autres vedettes de la même renommée. On braille en chœur « vas-y machin, vas-y truc-chouette ! » Les coureurs sont serrés les uns contre les autres, au milieu du peloton on entrevoit Merckx et son maillot jaune, mais ils vont si vite, les as de la pédale, qu'à peine arrivés devant nous, ils sont déjà loin. Pas un d'entre eux ne grimpe en danseuse si ce n'est brièvement, assis sur leur selle tous semblent monter la côte aussi aisément que s'ils chevauchaient un solex débridé. C'est impressionnant mais frustrant aussi. Le spectacle est si bref qu'on a presque envie de dire "tout ça pour ça ? ..." Avoir marché des kilomètres et des kilomètres puis poireauté des heures et des heures sous la pluie battante pour une si piètre récompense ! ... Il est vrai qu'on ne nous en promettait pas plus mais cela ressemble trop à la lente montée dramatique qui s'achèverait bêtement en queue de poisson. Pendant quelques minutes encore passèrent les derniers coureurs distancés, traînards pas fiers sans doute d'être largués de la sorte par leurs collègues. Derrière eux, la voiture balai, ultime véhicule officiel, conclut comme une chute décevante la fin du spectacle. Les sacs remplis de casquettes et de babioles publicitaires, nous avons pris le chemin du retour, trempés comme des soupes mais contents tout de même d'avoir vu passer la mythique épreuve sportive.

dimanche, avril 06, 2014

L'équipage du Forban qui disparut corps et biens le 18 mai 1962. L'équipage au moment du naufrage était composé de René Pichon, patron, Lucien Auffret, mécanicien, son fils Michel (probablement en bas à droite sur la photo), Théodore Gourlaouen, Joseph Guénolé, Noël Monot (absent sur la photo), Abel Le Pape et Isidore Rioual. Debout à droite, la main sur la hanche, c'est Abel Le Pape, le cousin germain de ma mère.

jeudi, mars 06, 2014

les forains du pardon de Saint-Gué

Le pardon de Saint-Guénolé a lieu tous les ans le premier dimanche de septembre. Nous sommes en 1961, depuis quelques jours les forains sont venus s’installer sur la nouvelle grande place du marché en face du port. Caravanes, tirs à la carabine, autos tamponneuses, chenille, loteries, manèges de petits chevaux, boutiques de confiserie, vendeurs de pistolets à flèches et à bouchons, tout y est pour les réjouissances profanes ! L’avant-veille de la fête je suis venu assister à l’installation des caravanes, des stands et des manèges. J’ai 10 ans et vadrouille ici et là sur le joli vélo vert que j’ai hérité de ma sœur Renée qui se l’était vu offrir pour ses huit ans. Elle en a douze à présent et se jugeant trop grande ne se sert plus de sa bicyclette. Je me suis arrêté au milieu de la place en m’émerveillant du complexe montage des autos tamponneuses. Quel boulot mes aïeuls ! Et dire qu’ensuite il faut tout remballer pour recommencer ailleurs ! Un jeune forain « digourdi » de mon âge, tout crasseux, les cheveux en bataille, s’approche de moi et me demande avec un grand sourire de lui prêter mon vélo. En échange il me donnera des jetons de manège affirme-t-il. La sollicitation me contrarie vraiment, j’ai toujours été un grand skringn dans mes jeunes années, mais le jeune et sympathique luron fait si bien qu’il parvient à me convaincre car je ne peux pas résister à l’argument des jetons de manège. Pour le pardon on aura juste ce qu’il faut d’argent de poche pour s’amuser mais tout au long de l’après-midi il faudra bien compter et recompter ses rabillous, des jetons de manège en plus ne sont vraiment pas à dédaigner. Et le voilà donc, le garçon forain, qui fait des tours et des tours de la place en slalomant au milieu des installations, refusant de s’arrêter pour me rendre mon bien. Finalement il finit quand même par mettre pied à terre et me redonner mon joli vélo. Las, ses mains sales et poisseuses ont laissé des grosses traces de cambouis puant sur les poignées. Flaer fall evel kaoc’h ! Ça me répugne vraiment d’y mettre les doigts mais je n’ai pas le choix, comment pédaler « sans main » jusqu’à la maison sans risquer de me casser la gueule alors qu’il y a tant de virages et de carrefours entre le port et le Viben ? Je ne suis ordinairement pas un fervent adepte du lavage des mains, loin s’en faut evel just, mais là pas question d’y couper, le savon de Marseille a chauffé dans l’évier de la buanderie lorsque je suis rentré chez moi. Je ne sais pas où l’autre avait mis ses pattes mais alors quelle crasse collante !!! Quant aux jetons de manège promis, je n’en ai évidemment jamais vu la couleur … Cette histoire n’a pas contribué à améliorer dans mon esprit l’image des « termajis » qui n’ont pas bonne réputation en Bigoudénie alors que pourtant j’étais tout prêt à sympathiser avec le garçon. Chez nous dans les années 60, il est très rare que nous entrions en relation avec les enfants des forains même s’il arrive parfois au cours de l’année scolaire que certains viennent pour quelques jours à l’école. Ont-ils d’ailleurs vraiment le temps d’apprendre quelque-chose où est-ce seulement pour que leurs parents puissent justifier de l’obligation légale de scolarisation de leurs rejetons ? Ça, mystère ! Pendant les récréations nous jouons ensemble mais ils sont à l’école pour si peu de temps que jamais nous ne pourrons devenir de vrais copains. De plus, comme les temps ne sont pas encore à la « tolérance » (quel mot ambigu lorsque l’on parle de relations humaines !) et aux démarches d’intégration des minorités comme on dit aujourd’hui, nous sommes convaincus qu’ils font partie d’un autre monde, que leur univers n’est pas le même que le nôtre. La société bigoudène n’est pas fermée aux autres, ses marins voyagent beaucoup et s’ouvrent au monde, les touristes ramènent des sous, mais elle n’admet pas vraiment une culture ou des mœurs différentes des siennes. Parisien tu es, Parisien tu restes. Termagi tu es, termagi tu restes. Ad vitam aeternam. Même si tu fais des efforts pour t’intégrer dans la société ordinaire, comme ce fut le cas de la famille Ricordel qui s’était installée dans le quartier du Menez Kerouil, tu seras pour toujours un peu un étranger dans la collectivité. Et tu peux rester là jusqu’à la fin de tes jours et que tout au bout on t’enterre au cimetière de Kervilon, dans l’esprit des gens tu ne seras jamais complètement d’ici … Ridordel était un artisan forain qui, accompagné de sa femme, courait les fêtes et les pardons bretons avec son manège de petits chevaux. Le couple fort sympathique dont la fille avait notre âge, s’était installé au Menez Kerouil, rue Michel Le Gars, dans une maison bigoudène en face de chez Bolo. Sur le côté de la maison de pierres est construit un grand hangar en parpaings nus au toit d’éverite, dans lequel l’artisan forain entrepose son matériel et ses véhicules professionnels. On y trouve aussi une tonne de bric-à-brac poussiéreux dont une énorme carapace de tortue luth de près de deux mètres de long, arrivée là on ne sait ni comment ni pourquoi. En contre-bas du hangar est creusée une ancienne carrière de granite devenue le réceptacle de vieilles bagnoles disfarlinquées dans lesquelles nous nous amusons comme des fous et dont je serais bien incapable de nommer les modèles, hormis une belle Traction Avant noire dans laquelle, armés de pistolets en bois, nous poursuivons les bandits. Comme de bien entendu… Tout était rouillé, souillé, tordu, cassé et un peu puant aussi, mais comme nous étions entièrement libres de faire ce que nous voulions dans cette casse sauvage nous ne nous privions de rien. Jouer aux gendarmes-voleurs, à cache-cache, aux cow-boys et aux indiens, fouiller dans le coffre des épaves, démonter les sièges, crever les coussins, trifouiller dans les moteurs encrassés de cambouis, cabosser les portières à coups de sabots, monter sur les toits, casser les vitres, les phares et les pare-brise à coups de lance-pierres, ha là là ! La belle vie quoi ! En hiver l’eau de pluie remplissait à demi le fond de la carrière, noyant nos bagnoles jusqu’aux prochains beaux jours. D’ici là, la rouille s’en donnerait à cœur joie. Tout a une fin, hélas ! Vint le temps où toutes les carrières du quartier furent comblées par des remblais. Finies les glissades sur la glace en hiver, finies la capture des grenouilles et la pêche aux têtards au printemps, finies les chouettes cabanes sous les avancées de granite, finie les courses des jolis petits voiliers en bois… Les enfants du Menez Kerouil et du Viben qui nous remplacèrent n’eurent plus pour se distraire nos fabuleux et aventureux terrains de jeux. Dangereux aussi, car en les évoquant je ne peux oublier que la carrière du Menez fut le théâtre de la mort de Dominique Le Bihan qui s’y tua à 10 ans, le 23 décembre 1971 dans l’après-midi. Je m’en souviens encore car le petit voisin mourut le même jour que ma mère. Ils furent enterrés le lendemain, côte à côte, au cimetière de Saint-Guénolé... Vint le jour où la famille Ricordel, oiseau de passage, s’en alla vivre ailleurs. C’est Roger Cossec, le menuisier, qui s’est installé à sa place dans cette jolie maison traditionnelle de la rue Michel Le Gars.

vendredi, février 28, 2014

René Millet, le proviseur du lycée de Pont-l'Abbé

A l'orée des vacances étaient données publiquement, par le proviseur soi-même, les appréciations trimestrielles décidées pour chaque élève par le conseil de classe. Séances traumatisantes pour tous les médiocres dont je fis partie plus souvent qu’à mon tour, elles furent supprimées, ainsi que la fameuse distribution des prix de fin d'année à la suite de la réforme scolaire de 1968. Millet, le proviseur accompagné de Jeannot le surgé ou du censeur, la très sévère Madame Chassain, passait dans toutes les sections, de la sixième à la terminale, pour bailler à chacun récompense ou avertissement, satisfecit ou menace. On ne connaissait jamais ni le jour ni l'heure de sa visite, mais dès que l'on entendait le raclement des chaises dans les classes voisines où se levaient les élèves pour saluer l'arrivée du "protal", on savait que notre tour n'était pas loin. Plus d’un serrait les fesses à l’avance tandis que les bons élèves s’épanouissaient de gloire anticipée, émoustillés par le sentiment du devoir accompli. Un quart d'heure par classe, et la séance au protocole immuable, était expédiée. Les chaises des voisins raclaient à nouveau le carrelage pour la sortie du patron et de son acolyte. Des pas sonores se rapprochent dans le couloir. Toc Toc! Le prof, vaguement obséquieux, se précipite vers la porte ; le proviseur, la tête haute, droit comme un piquet, entre dans la classe suivi par son ombre. Tout le monde se lève comme un seul homme. "Asseyez-vous !" dit-il d'une voix sèche. Sans attendre, il prend place derrière le bureau du prof qui reste planté contre le tableau, les bras croisés ou les mains dans le dos. On sent qu’il ne sait pas trop où se fourrer, ne pouvant même pas s’asseoir, l’autre lui ayant piqué sa chaise. Jeannot tend alors respectueusement à Millet un grand registre administratif auquel celui-ci se réfère pour égrener, lèvres pincées, d'une voix glaciale, le nom de chacun des élèves en y accolant l'appréciation générale décidée par le conseil de profs. On se lève à l’appel de son nom. « Camus Henri, travail insuffisant, peu mieux faire », "Machin, tableau d'honneur", "Bidule, avertissement, attention à vous!", coup de semonce agrémenté d'un regard d'acier, "Truc-chouette, encouragements, c'est bien continuez ! ", autre regard d'acier derrière ses grosses lunettes cerclées d'écaille, à peine plus amical que le précédent mais agrémenté d'un pincement de lèvres qui se veut esquisse d'un sourire... Pour nous venger de cette attitude orgueilleuse et de ce regard si sévère, si froid, si distant, les grands qui jouissaient au plein sens du terme de tous leurs attributs en la matière, racontaient en catimini que Millet avait été émasculé pendant la guerre et qu'on lui avait greffé des boules en caoutchouc (ou en acier selon une seconde version) à la place des couilles. Je n'avais, en sixième, aucune raison de mettre en doute une information si réjouissante émanant d'une source tellement incontestable. Implacable rumeur, je la transmis plus tard, en toute bonne mauvaise foi, aux nouveaux arrivants. A mes yeux, René Millet c'était le genre de type qu’il est difficile d’imaginer en train de se gratter les fesses, de péter au lit ou tout simplement à poil dans sa baignoire. Pourtant, c'était paraît-il un adepte du naturisme ; dans les années 70 "des gens" dignes de foi l'avaient, soi-disant, rencontré en été sur la plage de Treguennec où la pratique importée par les touristes Allemands commençait à se développer, le derrière au vent et la boutique à l'air ! Quant à savoir s’ils purent à l’occasion vérifier la véracité des boules en caoutchouc ou en acier, ça… Sa femme, une prof de sciences naturelles surnommée "Titine", était une grande girafe un peu dégingandée, un poil foldingue mais bien appareillée à son mari. Un de ces couples dont on peut dire "ils vont bien ensemble", mais qu'il est follement irrévérencieux de s'imaginer en train de se faire des papouilles salaces ou de jouer à touche-pipi au fond d'un lit dévasté. Et pourtant, même l'autre avec sa fausse prothèse légendaire, devait bien parfois sacrifier à l'appel de la nature en compagnie de sa Titine. Mais bon, qu’on me pardonne, j’ai vraiment du mal à imaginer… En 1969 ou 70, le proviseur fut décoré des palmes académiques, ainsi qu'un des enseignants du lycée, un prof de physique-chimie dont le nom m’échappe. A cette occasion, une réception fut organisée en fin d'après-midi dans la grande salle des fêtes de l’établissement. Tous les membres du corps enseignant étaient présents, costard-cravate de rigueur pour les messieurs, petit tailleur seyant pour les madames. Les représentants des élèves du second cycle vêtus de l’ordinaire blouse grise tachée d’encre et gribouillée au crayon à bille, un peu intimidés mais fiers comme des papous invités par le pape au Vatican, furent également conviés à la cérémonie. En dépit de toutes les critiques sur les comportements hautains de Millet, cette démarche consistant à faire participer les élèves à une cérémonie institutionnelle mais néanmoins de caractère privé, relevait d'une acceptation de l'évolution des structures internes des établissements secondaires et de la reconnaissance implicite de la représentativité des élèves. Mai 68 venait de passer par là. Education à la citoyenneté représentative, on en était sans doute loin encore mais c'était un premier pas dans une autre direction que celle de la rigidité hiérarchique traditionnelle du lycée. Discours, applaudissements et immense buffet présenté tout autour de la salle sur des nappes enguirlandées de fleurs ; champagne, jus de fruit, apéros, gâteaux secs, cacahuètes, on se serait cru à la noce chez Dodone. Ce fut une des rares fois où je vis le proviseur sourire avec un zeste de décontraction. Dans la foule des profs il vint même, comme un seigneur bienveillant saluant ses vilains, nous adresser quelques mots aimables à nous les papous surpris d’une telle attention... Ce fut aussi la première fois où je goûtais aux olives. Curieuse cette denrée exotique ni fruit ni légume, au goût si particulier ni bon ni mauvais ; mais quand il convient de sacrifier à la mode, n'est-il pas ?... Vers 18h30 lorsque tout le monde se dispersa pour filer à la soupe, les agents de service chargés de l'ordonnance du buffet nous distribuèrent le reste des soucoupes; nous regagnâmes ainsi nos salles d'étude avec les profondes poches de la blouse gonflées d'un pot-pourri de biscuits salés et sucrés, de cacahuètes, d’olives et autres amuse-gueules. Quand les goélands bigoudens sont de sortie y'a pas de petit profit mon bon monsieur. C'est comme ça !... En attendant de galoper au réfectoire on a distribué la provende aux copains affamés, un peu jaloux pour certains de n’avoir pas pu comme nous s’en mettre plein la lampe avec tout le gratin du lycée.

jeudi, février 27, 2014

Au lycée de Pont-l'Abbé

Dans la gamme des profs remarquables du lycée de Pont-l’Abbé, il y avait un certain monsieur Lespagnol, qui en dépit de son patronyme enseignait l'histoire et la géographie. Un indéracinable mégot de gitane maïs au coin du museau, c'était un homme bien sympathique, éternellement vêtu de la démocratique blouse grise. Jamais je ne le vis se départir de son calme car sans avoir à pousser la voix il ne s'en laissait compter par quiconque malgré sa petite taille, sa mine désuète et son air à ne pas y toucher. Sa réputation particulière au sein du lycée ne venait pas de son enseignement, tout à fait appréciable par ailleurs. Non, sa notoriété trahissait une manie très couleur locale, acquise de longue date, qui le contraignait de lever le coude dès que la langue lui râpait un peu trop le palais. Et pour un prof, bavassant à longueur de journée quoi de plus normal que d'avoir une pépie saharienne du premier jour de l’An à la saint-Sylvestre! Oui, et alors ? Ben, c'est que l'eau n'était pas sa tasse de thé si l'on peut s'exprimer ainsi. A ces fadasses breuvages il préférait de larges gargouillades d'un rugueux picrate genre "appellation d'origine incontrôlée" afin d'irriguer l'erg aride de son gosier. Du rouge 12° à décorner les bœufs, venu par cuves entières de tous les vignobles anonymes d'Europe ou d'Afrique du Nord. Pour parer à toute éventualité, il avait donc entreposé dans le placard en bois du fond de sa classe quelques bouteilles de Santa Rosa dont la provision, via l'honorable cartable, était renouvelée à intervalles réguliers. De quoi satisfaire à des besoins insatiables ! Au rythme des libations, il se payait dès la mi-journée une haleine de vieux crocodile assortie de titubements transitoires ne laissant aucune place au doute. Il parait que vers la fin de sa carrière il se mit à picoler même pendant les cours, essayant vainement de se dissimuler comme un polichinelle derrière les portes étroites de son placard. Il y perdit aura et crédibilité auprès des élèves et devint l'objet de leurs quolibets et leurs farces. J’en fut blessé pour lui car, malgré ses débordements, ce fut un prof honorable que j'avais beaucoup apprécié.

Les clochards de Saint-Gué

Si autrefois les mendiants faisaient, prétend-on, partie intégrante de la société rurale, l'émergence de l'économie moderne contribua à les jeter au bourrier. Dans les années soixante les clochards avaient acquis un irrémédiable statut de paria. Contre-exemple pour les enfants, ils représentaient l'image de l'échec absolu d'une vie, l'antithèse évidente de la réussite sociale sur laquelle s'appuyaient la famille et les enseignants pour nous nous inciter à l'effort. Pol Ponce, Cadoret, tante Tinic, « Peau d’Lapin » et les autres, tous vivaient d'expédients et habitaient de vieilles maisons à l'abandon, des masures à la toiture pantelante encombrées d'un bric-à-brac inouï : litrons éclusés, boites de ferraille, sommiers et paillasses défoncés, pillous innommables, meubles cassés... Tous, sans exception, étaient d'invétérés picoleurs. Vivant dans la crasse et vénérant à l'excès la bouteille, ils sillonnaient inlassablement leur territoire à l'affût d'un bannig gwin à s'enfiler dans le gourlañchenn. Vêtue de hardes pouilleuses, la fameuse tante Tinic, vieille femme échevelée qui sans la moindre gêne pissait debout gaillardement auprès des maisons, n'était pas la dernière à emboucher le goulot, et avec la bande de joyeux clodos dont elle était la seule femme, devait sans doute passer à la casserole plus souvent qu'à son tour. Dans la rue, son grand plaisir était d’effrayer les enfants en grimaçant affreusement et en sortant à demi son dentier de la bouche. On s'enfuyait comme des dératés quand on la croisait dans les ruelles de la Tour Carrée et des environs. Un soir du mois de mai, à la sortie de la messe du "mois de Marie", nous l'avions rencontrée alors que la nuit tombante envahissait les abords de l'église ; dans la pénombre d’une ruelle étroite encadrée par deux murets de pierres sèches enlierrés, elle nous gratifia d'une effroyable grimace en faisant claquer ses dents factices. Quelle trouille mes aïeux ! En braillant, on a tous filé comme des lapins avec la certitude absurde que cinq cent mètres plus loin, elle nous coursait encore le long des chemins de Kerouil. Son expression terrifiante de sorcière, source récurrente d'angoissants cauchemars, m'est restée gravée pendant longtemps dans la mémoire. Quelques temps plus tard, c'est elle aussi qui ayant découvert un obus de la seconde guerre mondiale à la plage de Pors-Carn le mis dans sa brouette et le promena fièrement dans les rues du village à la grande terreur de la population. « Oh ma doué celle-ci est sod-pill ! Faudrait l’amener chez Boum à Quimper ! » Qu'y avait-il derrière cette histoire de vie gâchée ? Quelle pouvait-être la source de son mépris ou de sa haine pour les enfants? La misère, un drame familial, l'alcool, un malheur personnel, ou seulement une personnalité trop faible pour affronter les difficultés de la vie ? ... Bienheureuse est la mort sans doute lorsqu'elle vient mettre un terme à une telle vie de déchéance. Autre "marginal" comme on dit maintenant, le surnommé "Valou-pin" faisait le tour de la Bigoudénie, un sac de jute sur l'épaule pour vendre des pommes de pin récoltées dans les bois de Pont-L'Abbé et de Loctudy. L'homme, toujours vêtu d'habits rapiécés en coton bleu délavé et coiffé d'une éternelle casquette de marin, était barbu, maigre, voûté. Son air peu rassurant n'incitait pas à la compassion. Sa marchandise servait à allumer les fourneaux à charbons; historiquement le papier étant rare c'est à l'aide d'une pigne enflammé avec une grosse allumette soufrée que les gens démarraient le feu dans les poêles. A l'avènement des fourneaux à gaz et du chauffage central ce petit négoce périclita. Un jour Valou-Pin disparut de la circulation, avalé par une civilisation nouvelle dans laquelle il n'avait plus sa place. Un vieux chiffonnier, baptisé "Peau d'lapin", passait lui aussi de maison en maison dans toute la contrée en tirant sa petite carriole en bois pour récupérer les vieux pillous, les vêtements démodés, les plumes de poules, et bien sûr les dépouilles séchées des civets domestiques ; celles-ci servaient à garnir de fourrure douillette des petits sabots d'intérieur en paille tressée pour dames et qu’on appelait à juste titre des « peaux d’lapin ». Ce commerce de pacotille ne lui permettait guère autre chose que de rester en relation avec les habitants des villages en gagnant sans doute tout juste de quoi ne pas crever. Quand les gens n'ont plus rien pour survivre, il leur faut trouver des combines ou des solutions non-conformistes auxquelles ils se raccrochent pour ne pas disparaître, quittes à perdre leur fierté sans perdre complètement leur place dans la collectivité, fût-elle à la frontière de la déchéance. Ces pauvres errants faisaient partie de l'environnement local sans que l'on se souciât de leur histoire. Désocialisés et presque déshumanisés, ils traversaient le pays, solitaires souvent et vaguement inquiétants toujours. Comme des objets mouvants du paysage. Pourtant, en dépit des probables ravages de l'alcool, ils devaient bien conserver au fond d'eux-mêmes une conscience d'homme. Et pour continuer à vivre, ils devaient bien se raccrocher parfois à des bribes de leur histoire, à des relations d'avant, à des épisodes de leur enfance, à leur famille, à des histoires d’amour, car tous ces clochards ne partaient pas forcément avec un handicap social dans la vie. Certains se laissaient couler après un évènement qui, chez d'autres n'aurait laissé qu'une trace physique ou psychique accessoire. Ce fut le cas d'un officier de la marine marchande qui dut abandonner sa carrière à la suite d'un accident de travail. Pensionné à vie, il habitait avec sa mère dans un joli pen-ty du côté de la plage de Pors-Carn. Au fil du temps, l’esprit et le corps vacants, il se prit dans l’oisiveté d'un goût immodéré pour la « boisson ». En quelques années il entraîna sa mère, une respectable bigoudène, dans sa chute vers la déchéance. Leur maison "dépotoirisée" devint un lieu de rendez-vous incontournables de tous les pochards du coin. L'honorabilité de la famille fut inexorablement noyée dans le sordide et les débauches d’alcool. Un autre clochard, farouche et solitaire vécut pendant plusieurs années à la Torche. Il habitait dans un des blockhaus construits en contre-bas des dolmens qui ornent le sommet herbu de cette minuscule presqu'île où depuis plusieurs millénaires gisent encore sous la terre ses premiers occupants préhistoriques. Le visage creusé de rides profondes comme des sillons, la casquette délavée éternellement vissée sur la tête, tel un héritier des anciens naufrageurs de la côte il récupérait tout ce que les vagues ramenaient au rivage. Des planches, des caisses de criée, des pans de filets déchirés, des bouteilles vides, des casiers à crabes éventrés, tout ce fourbi s'entassait en vrac comme un trésor inutile, autour de son refuge de béton armé érigé dans les annés quarante par les armées teutonnes. Certaines nuits de tempêtes hivernales, les hurlements du vent et le fracas des déferlantes qui explosaient sur les rocs de granit, devaient réveiller les ombres inquiétantes de la sépulture celte. Dans cette existence errante et solitaire, lui restait-il quelques lueurs d'espoir d'une vie meilleure ou avait-il définitivement rompu avec le monde et ses ambitions ? Comment le savoir ? Avec le temps, l'innommable devint vertu. La mode du funboard et des sports de glisse s'imposant, la Torche se transforma en un rendez-vous sportif et touristique des plus prisés. Roby Naish et autres danseurs du vent et des vagues, contribuèrent à donner une physionomie plus attrayante au site rude et sauvage. Qu'il pleuve, qu'il vente, que brille le soleil à perdre haleine ou que le crachin noie la côte de grisaille, la presqu’île et ses abords désolés accueillent bon an mal an des milliers de visiteurs avides de sillages sportifs et d'envolées écumantes. Passade sans doute, mais le clochard trop "couleur locale" fut chassé de son blockhaus. Définitivement interdit de séjour dans ce domaine perdu où pourtant il ne gênait personne. Son refuge, le dernier sans doute avant son ultime repos dans la terre, fut alors transformé en poste de secours d'été pour les vacanciers amateurs de vagues, d'écume et de vent. Ainsi va la vie...

mercredi, février 26, 2014

En CM2 avec Pierre Signor

Premier classement mensuel de l’année scolaire 1960/61 du CM2 de Pierre Signor. Nous sommes quarante dans la classe dont une bonne dizaine de redoublants, il n’y a plus un seul pupitre de libre. J’ai un an d’avance, comme on dit alors, et me retrouve donc dans la même classe que des garçons qui pour certains ont deux ans de plus que moi. Depuis le CP je suis toujours dans les premiers de la classe, n’ayant jamais dépassé la 5ème place mais n’ayant jamais non plus été à la première que Serge Autret, Yves Marhic et Pierre Bargain monopoliseront à chaque classement durant tout le primaire, tous les ans et tous les mois sans exception. Indéboulonnables mes trois copains, mais Serge un peu plus que les deux autres surdoués ! Ce jour-là donc, du haut de son pupitre, le maître lisant son cahier commence à énoncer les places. C’est un moment solennel. Tout les garçons sont silencieux et attentifs. Je ne suis pas très inquiet car même si je ne travaille pas autant que je le devrais il n’y a pas de raison que je sois mal classé. Les années précédentes je n’ai jamais rien fait de particulier pour obtenir une place honorable, comme si cela coulait de source. Je fais mes devoirs tous les soirs car je ne peux pas y couper, ma mère les surveillant, mais surtout rien de plus que ce qui est demandé par le maître. Après le goûter j’ai trop hâte d’aller jouer avec les copains du quartier à la grève ou dans les carrières du Viben, pas question de faire du zèle du côté des devoirs ! Donc en ce vendredi 30 septembre 1960, Monsieur Signor annonce « Premier, Serge Autret, deuxième Yves Marhic, troisième Alain Tirilly, quatrième … , cinquième…, sixième… » Je ne suis toujours pas cité et commence à m’inquiéter. Serge, mon meilleur copain d’école depuis le CP, m’a jeté un coup d’œil interrogatif, vaguement narquois m’a-t-il semblé. Au dixième, rien ne va plus, c’est la dégringolade. Comment vais-je annoncer la nouvelle à la maison, car au-delà du mauvais résultat et de la perte du statut d’assez bon élève, c’est bien ce qui m’inquiète le plus, ma mère est intransigeante sur les résultats scolaires. Je frissonne d’appréhension. « Quatorzième … , quinzième… , seizième … , dix-septième, Henri Camus… » C’est la déroute, j’ai l’impression d’entrer brutalement dans la catégorie des cancres sans y avoir été préparé. A la fin de l’énoncé du maître, nous avons changé de place car les pupitres sont attribués tous les mois en fonction du classement. Chacun vide son casier et transfère ses affaires à sa nouvelle place. Les meilleurs devant, les moyens dans les rangées centrales, les plus mauvais derrière, du côté du gros poêle à charbon qu'à tour de rôle nous sommes chargés d'alimenter en boulettes tout au long de l'hiver. Ce jour-là, le goûter de l’école m’est resté en travers de la gorge et il a bien fallu pourtant que je rentre chez moi à cinq heures en rusant mes boutou le long du chemin. Pas fier en ouvrant la porte de la maison ! J’ai à peine de temps d’enfiler mes chouchounous en feutre dans le couloir que déjà « Tu as eu ton carnet de classement ? » C’est le genre de chose que jamais Louise Donnard n’oubliera de demander à la fin du mois ! Aïe aïe aïe !!! Il y a des moments où on ne peut plus reculer !… Comme de juste je me suis fait remonter les bretelles, avec en prime sans doute une ou deux baffes sur la tête pour mieux marquer le coup encore. Elle n’en a rien à faire, ma mère, qu’il y ait une foule de redoublants dans la classe, je dois mieux travailler, un point c’est tout ! L’école c’est important dans la majorité des familles de Saint-Gué et de toute la côte bigoudène, c’est important car les parents savent que c’est aussi par les études que leurs enfants pourront décrocher un métier qui éloignera les garçons du rude et dangereux métier de marin-pêcheur et les filles de celui non moins rude d’ouvrière de conserverie de poissons. Après la bonne engueulade et le tamm bara konfitar du goûter je me suis plongé dans les devoirs du lendemain, accoudé à la table de la cuisine sous l’œil maternel vigilant et implacable. « Tu iras jouer dehors quand tu auras fait tous tes exercices et que tu sauras tes leçons par cœur ! Et ça sera comme ça tous les soirs ! » Je ne fus pas le seul à tomber de haut à la fin de ce mois de septembre 1960. A l’école des filles, Danièle Morvan eut à subir, elle aussi, la même sanction pour travail insuffisant. De la tête de classe à laquelle elle était habituée, elle bascula vers l’arrière. Aussi effrayée que moi de rentrer chez elle et d’annoncer la nouvelle à sa mère, elle fut plus intrépide car elle fugua vers la sortie de Saint-Gué jusqu’au cinéma de la Joie, ce que moi je n’aurais jamais osé faire tant il était inconcevable de se laisser embarquer dans ce qui pouvait paraître alors pour une quasi-délinquance enfantine. Ça ne changea rien d’ailleurs pour Danièle mais au moins avait-elle osé se rebeller contre le destin et tenter de se soustraire, du moins provisoirement, à la punition maternelle. Ne dit-on pas que dans les moments difficiles les filles font preuve de plus de caractère que les garçons ? … Au classement du mois d’octobre j’arrivais à la neuvième place (dans le « top ten » comme on dirait aujourd’hui !) et lors des classements suivants réintégrai le quinté de tête. Ouf ! L’honneur fut sauf et la maman rassurée pour quelque temps ! Ça ne devait pas durer plus d’un an, hélas ! parce qu'au lycée de Pont-l’Abbé ce fut une autre histoire…